Des cris dans le château ; des femmes qui accourent , des gens qui s'affairent. Et Gontran a disparu.
Il est, par bonheur, d'habiles médecins. L'un deux a réussi à sauver la jeune fille. Il lui a fait aussi, en cire dure, une main si parfaitement imitée que seuls les familiers du château ne s'y laissent pas tromper. Rien ne serait changé si le baron pouvait se consoler. Mais, après la mort de sa femme, l'infirmité de sa fille, c'en est trop. Une malédiction du ciel pèse donc sur les murs de Lerm ! Ses yeux, presque toujours embués de pleurs, ne voient plus qu'un pâle lumière. Cet homme de quarante ans est déjà un vieillard.
Que la mort soit pour lui prochaine, il le sait. Ah ! si, du moins, Jeanne voulait choisir un époux ! Il s'enhardit un jour jusqu'à le lui demander en présence de sa petite cour. Et vous devinez bien qu'il n'est d'autre élu que l'auteur de tout le mal. Fou de bonheur, Bourdeille, mettant genou en terre, reçoit la bénédiction de son seigneur. Puis se tournant vers Jeanne : « Gente demoiselle, dit-il, souvenez-vous bien qu'il vous suffira toujours, pour être obéie, de lever cette main ».
A de somptueuses fiançailles succèdent des noces princières. Et puis le temps passe. Plusieurs années.
Un soir, dans la grande salle du château, le vieux baron et sa fille devisent avec quelques serviteurs. Et Gontran est Dieu sait où ! Tout à coup, strident, le son du cor éclate aux portes du manoir. Qui va là ? Hildebrand, le fauconnier, dépêché jusqu'au pont-levis, revient et n'ose dire mot. Le chapelain arraché à ses patenôtres, accourt tout tremblant. « Noble seigneur, s'écrie-t-il !. ». Mais alors, s'élève un infernal tumulte. La cour du château n'est plus que cris perçants, piétinement de chevaux, chocs d'armures, chansons à boire dont hommes et femmes se renvoient les ignobles refrains. Et ces furieux vont envahir l'escalier ; ils gravissent les degrés, et bientôt la porte, cédant sous leur poussée, livre passage à une atroce mascarade. Et c'est Gontran qui la conduit et dirige tout autour de la salle une zigzagante farandole.
Mais pourquoi le baron ne rit-il pas ? Pourquoi cette tête subitement penchée et ces yeux sans regard ? »Il est mort ! « hurle une femme. Mort ? Qu'importe ? Pour servir à boire, il reste Jeanne. Où donc est-elle ?
Dans la chambre haute du château, étendue sur des peaux de bête, elle sort d'un long évanouissement. Près d'elle, un jeune homme aux beaux chevaux blonds lui dit le danger qu'elle a couru et d'où il l'a sauvée. C'est un simple troubadour ; il va de château en château, disant des contes de fées et des chansons d'amour. Mais il est noble ; on l'appelle Aymar de Milhac. Et Lerm se trouve bien souvent sur sa route. Quelle folie s'empare de lui et le pousse aujourd'hui, dans cette chambre, à laisser parler son cour ? Pourquoi Jeanne se défend-elle ? Gontran ne l'abandonne-t-il pas pour courir et boire avec des gens de rien ?
Gontran ? Dans un fracs de porte brutalement ouverte, le voici justement, la hache levée .la même hache d'armes. Il avance et va les abattre tous les deux. Alors, Jeanne se dresse et, le regardant dans les yeux : « Vous rappelez-vous votre serment ? » s'écrie-t-elle. Et, lentement s'élève la main de cire.
- Que demandez-vous ? hurle le dément .
- La grâce de cet homme.
- Qu'il sorte.
Aymar est parti, mais avant qu'il eût franchi la porte basse du château, on a entendu un effroyable cri. Et jamais, on n'a revu, derrière les créneaux, la robe blanche de la dame de Lerm.
Texte extrait de " La tragique histoire du château de l'herm " de Jean Maubourguet - éditions Fanlac |